C’est chaud… Une chaleur douce qui s’épanouit lentement depuis l’obscurité noire comme la poix. Pas le genre qui s’infiltre dans la peau, mais une chaleur confortable qui se répand depuis le plus profond du corps. Cette chaleur. Piel la connaissait trop bien. La plus ancienne chaleur du “foyer”, celle qu’elle ne pouvait pas oublier, peu importe à quel point elle essayait. —Crac, pop. Comme lorsqu’on est assis devant la cheminée d’une vieille cabane, à écouter les étincelles éclater. Oui… c’est exactement comme à l’époque. « Piel, tu dois manger. » La voix grave de sa mère. La caresse douce qui lissait sa fourrure, accompagnée d’un sourire. La porte de la cabane qui cliquetait à chaque rafale de vent. Et l’odeur d’une soupe chaude qui mijotait au feu. « Haha, encore assise près du feu, hein ? Tu dois avoir froid ? » « N-non ! Je trouve juste que les flammes sont jolies ! Hé hé… c’est pour ça que je les regarde ! » La fillette était toujours à cette place. Près de la cheminée, sur une toute petite chaise en bois, pas plus grande qu’une main. La terre où vivaient les renards était un domaine rude de neige éternelle. La plupart des beastkin comptaient les uns sur les autres dans leurs villages pour survivre, mais il y avait toujours des exceptions. Le péché d’aimer quelqu’un qui n’était pas de sa race, alors même qu’elle était elle-même beastkin. Il n’y avait qu’une seule punition pour avoir enfreint les règles du village. L’exil. L’homme que la mère de Piel aimait était humain. Pour cette seule raison, on les chassa du village, les forçant à bâtir une cabane solitaire, à essuyer la neige et la pluie. Mais… ils étaient pauvres, affamés, transis, et parfois sans savoir s’ils auraient seulement de quoi manger le lendemain. Malgré tout, Piel pensait que ces jours-là étaient les plus heureux du monde. Parce que sa famille était toujours là, près de ce feu. « Piel, maman a une bonne nouvelle aujourd’hui. » Le parfum de la soupe fumante emplit la pièce. Les oreilles de Piel se dressèrent alors qu’elle réchauffait ses mains au feu. « …Une bonne nouvelle ? » « Oui. Dans peu de temps… tu pourrais avoir un petit frère ou une petite sœur. » « U-un p-petit frère ?! Vraiment ?! Je… Je vais avoir un petit frère ?! » Les lèvres de Piel s’étirèrent en un grand sourire en un instant. Un sourire qui illumina la pièce comme le jour. Pour une fox-beastkin, la famille ne se résumait pas aux liens du sang. Surtout pour Piel, qui vivait exilée hors du village — la famille était tout son monde. Les vents mordants des montagnes enneigées, la réalité où il fallait chasser pour manger, les regards froids des siens qui ne lui jetaient même pas un coup d’œil en passant. Au milieu de tout ça, les seules constantes à ses côtés étaient son père et sa mère. Alors, la nouvelle d’un petit frère n’était pas seulement “un membre de plus dans la famille” — c’était son monde qui grandissait. Incapable de contenir sa joie, Piel serra sa mère et son père en même temps. Ses petits bras ne suffisaient pas, mais elle voulait les garder contre elle encore un instant. Comme ce serait merveilleux si ce bonheur durait pour toujours. C’est ce que Piel pensa. Ce jour-là, le monde entier semblait vraiment aussi chaud que les flammes. Mais la petite renarde ne le savait pas. Dans ce monde, les bêtes rejetées de la meute sont les premières à disparaître. Et le malheur, comme toujours, arrive sans prévenir, se moquant de toi en entrant. Les beastkin étaient moins nombreux que les humains. Cette rareté les transformait en marchandises. Les beastkin nés avec un corps robuste ou une grande intelligence devenaient des “esclaves coûteux” rien que pour avoir existé. Ce jour-là aussi, sa mère était descendue au marché des humains, au pied de la montagne, pour s’approvisionner, après longtemps. Elle était toujours prudente, toujours à distance, sans attirer l’attention. Mais cette nuit-là, malgré toutes ces précautions. Boum. La porte branlante de la cabane trembla comme si quelque chose l’avait heurtée. Ce n’était pas le vent. Elle sentit des gens. Piel le sentit instinctivement. Et l’instant suivant— Bang. Le bruit de la porte qui éclate résonna dans la nuit. « Chérie ! Prends Piel et cours ! Je les retiens ici— ! » Le cri désespéré de son père, comme si son cœur se brisait. Et puis le son qui suivit. Crac. Piel n’oublierait jamais ce bruit de toute sa vie. Ni le crépitement du feu, ni le vent glacé s’engouffrant par les fentes de la porte n’auraient pu le couvrir. Son père, qui faisait toujours bonne figure et souriait pour elle. Son père, qui s’était tant acharné à la porter sur ses épaules fragiles. La tête de ce père-là se fendit en deux sous la lame d’une hache. Le sang jaillit comme des flammes dans l’âtre. Le cri de sa mère s’accrocha aux murs de la cabane. Et alors que le sang s’étalait sur le sol, les hommes responsables affichaient un sourire jusqu’aux oreilles. Ce n’était pas un rire humain. C’était pire que des bêtes — un rire ivre de l’odeur du sang. Ce jour-là, le monde de Piel s’effondra, et l’enfer commença. Des années plus tard, Piel apprit. Les beastkin adultes étaient assez forts pour se débarrasser aisément de quelques chasseurs. Alors ce jour-là… si sa mère avait été seule, elle aurait pu s’échapper. Mais de même que sa mère n’avait jamais, pas une seule fois, abandonné Piel dans les montagnes balayées par la neige, ni dans leur vie d’exil, elle ne fit pas exception cette fois. Le prix de ce choix tomba sur elles deux. La mère et Piel furent capturées ensemble. Étranglées ensemble, traînées ensemble, liées par les mêmes chaînes dans la même cellule. L’enfer appelé “dressage” qui commença ce jour-là ne visait pas seulement Piel. Quand maman fut attachée la première sur la table, Piel dut regarder et hurler. Quand vint le tour de Piel sur le chevalet, maman endura une douleur encore pire à sa place. Chair arrachée, os brisés, leurs cris résonnant l’un vers l’autre pour se torturer mutuellement. Un donjon étroit, sans le moindre filet de lumière. Des vers rampaient sur le sol de pierre humide, se mêlant à l’odeur de plaies purulentes dans l’air. Toutes les deux… se brisèrent lentement, dans ces ténèbres. Et pourtant, même alors, maman parvenait encore à sourire à Piel, depuis le centre de cette cellule d’enfer. « Piel… tant que nous restons en vie, de bonnes choses finiront par nous arriver un jour. Un jour calme et beau. » « Vraiment… ? Même… même enfermées comme ça ? » « Bien sûr. » La voix de maman était toujours chaleureuse. Même couverte de sang, même sans dents, même avec une respiration déchirée — elle ne lâcha jamais l’espoir. « On dit, dans l’extrême orient : “Mieux vaut se rouler dans la merde que mourir.” C’est dur, là, mais… de bons jours viendront, c’est certain. » « …D’accord. » Maman racontait toujours des histoires d’espoir. Des contes de princes sauvant des princesses. Des histoires d’injustes trouvant le salut. Des récits de printemps au bout des montagnes couvertes de neige. Mais Piel le sentait. L’odeur de pourriture du corps de maman à chaque retour. Ses dents qui se déchaussaient. Ses jambes qui ne parvenaient plus à tenir correctement. Et… papa était mort depuis longtemps, pourtant son ventre grossissait un peu plus chaque jour. Pourtant, maman disait encore : « Piel. Tant que tu vis… de bonnes choses arriveront vraiment. Alors n’abandonne pas… toi, ni ton petit frère qui n’est pas encore né. » Dans l’obscurité, ces mots restaient comme une braise, protégeant un coin du petit cœur de Piel. Sans eux, elle se serait déjà brisée. Et un jour, ce “petit espoir” sembla enfin au bord de revenir. « Hé, gamine. Repas spécial aujourd’hui. Heh heh… » Un rire grinçant comme du métal qu’on racle, et un bol en métal claqua sur le sol de la cellule. Piel leva les yeux. Un ragoût fumant. Pour Piel, qui survivait avec du pain dur et de l’eau boueuse, c’était une nourriture de rêve. Et il y avait de la “viande” dedans. Les mains de Piel tremblèrent quand elle prit une cuillerée. Une chaleur, à la température du corps, se répandit dans sa bouche. C’était chaud. Délicieux. Peut-être… que de bonnes choses arrivaient vraiment. « Maman devrait… en manger aussi… » Il restait la moitié du ragoût dans le bol, mais Piel choisit de ne plus manger. Elle voulait donner la première cuillerée à maman quand elle reviendrait. Serrant le bol très fort dans ses petites mains, elle attendit dans l’obscurité, souriant doucement. Mais— La deuxième cuillerée atteignit ses lèvres, et les doigts de Piel frémirent faiblement. « Hein… ? » C’était bon… mais quelque chose clochait. Sa langue était-elle engourdie par la faim ? Ou juste parce que ça faisait longtemps qu’elle n’avait pas mangé chaud ? Mais en mâchant encore, la texture tendre qui se déchirait apporta dans sa bouche une sensation familière. Une sensation qu’elle n’aurait pas dû connaître… Une odeur métallique, comme du sang, remonta du ragoût. « Quel… est ce goût… ? » Piel souleva prudemment le bol. De petits morceaux de viande flottaient dans la vapeur, mais une forme était étrangement bizarre. En la repêchant, elle était vaguement ronde, comme une articulation de doigt humain. Piel avala difficilement. Mais, avec un “et si” qui persistait, en inclinant encore le bol, quelque chose tinta au fond. Du métal. Les mains tremblantes, Piel retourna le bol. Splash— Une bague. L’alliance à laquelle maman s’accrochait comme à sa vie, celle de papa. « …Maman ? » La voix de Piel trembla comme de la glace qui se fend. C’est à ce moment-là. Derrière les barreaux, un rire humide, pourri, suinta. « Tu comprends toujours pas, gamine ? » L’obscurité retint son souffle, et l’homme chuchota bas. « Ce ragoût que tu viens d’engloutir en trouvant ça si bon ? C’était la chair de ta maman… et celle du gosse dans son ventre. » « …Hein ? » Les yeux de Piel tremblèrent. Il lui fallut du temps pour comprendre, mais les mots continuèrent de la presser, moqueurs. « On dit que la viande de beastkin devient plus tendre plus tu lui fais manger les siens. Ça sert en médecine aussi. Le client a spécialement demandé une bien ferme et bien fondante. » Piel n’entendit plus rien. Cannibalisme, médecine, client — rien n’avait d’importance. Une seule chose lui étranglait le cœur. Alors… maman est… ? Maman, capturée à cause de moi. Maman, qui n’a pas pu s’échapper à cause de moi. Maman, qui a pris mes souffrances à ma place. J’ai mangé maman ? Refusant d’y croire, elle se redressa par réflexe. Le bol glissa de ses mains, le ragoût se répandant sur le sol. Dans sa vision embuée, quelqu’un lui attrapa la tête. Bam— ! Son visage s’écrasa au sol. Et au milieu du ragoût éparpillé, un éclat roula, révélant l’impossible réalité. Orange. La couleur qui avait toujours signifié “foyer”, chaude et aimante. L’œil de maman. Le souffle de Piel se bloqua net. « Espèce de salope, pourquoi tu gâches ? Mange tout ! » « W… ouiiiin— ! » « Cette petite merde ? » Elle vomit la bile qui lui montait dans la bouche. Mais les humains lui forcèrent la tête en arrière et lui enfoncèrent son vomi dans la bouche à mains nues. « Si une seule goutte ressort encore de ta bouche, ton œil touche le sol avant tout le reste. Les oreilles, c’est bonus. » Mais elle vomit encore. Sa gorge se révolta, son corps hurla. Au final, ils mirent leur menace à exécution. Ils lui arrach��rent son propre œil pour qu’elle l’avale à la place de celui de maman, et lui arrachèrent les oreilles. Aucun cri ne sortit. Elle avait trop perdu ; même la force de pleurer avait disparu. Des années plus tard, Piel apprit. Celui qui avait tenté de la transformer en médicament fut capturé, mais échappa de justesse à un démembrement. Mais ça ne signifiait rien. Elle était déjà brisée au-delà de toute réparation. Piel pensa : 'Maman… tu disais que de bonnes choses arrivent si on reste en vie. Mais non.' Il n’y avait aucune bénédiction dans la survie. Mieux vaut mourir que se rouler dans la merde. Alors le jour où elle fut vendue à son nouveau maître, Argent, Piel décida d’en finir elle-même. L’espoir, la vie, même la chaleur. Son souffle se fit rauque, le sang jaillit, sa vision trembla. Alors que la mort froide tendait la main, Piel balbutia de son corps tremblant : « Maman… j’arrive bientôt… ! » L’obscurité froide et noire s’approcha. Elle la terrifiait, mais elle se mentit en se disant que ce serait fini en un instant. Et puis. À la place de la mort, ce qui arriva, ce fut— « …Chaud. » La chaleur de ce plus ancien “foyer”, celle que Piel croyait avoir oubliée.
Les esclaves que j’ai expulsés sont devenus forts et sont revenus Chapitre 8
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